Terrae Rasa
Par Sabine Ehrmann
(photographe, docteur en esthétique, enseignante formation Paysage à l'ENSAPL - École nationale supérieure d’architecture et du paysage de Lille -, chercheuse au LACTH - Laboratoire d’architecture Conception-Territoire-Histoire)

Clipon archives est un travail dérisoire. Dérisoire parce qu’il met en scène la documentation illusoire d’un espace insignifiant. Le Clipon n’a pas d’archive, n’est pas une archive. Comme dans d’autres espaces désaffectés, la mémoire ici zone et jonche, erre et repose ; sans autorité. Il y a là des vestiges de ce qui a été – des fermes et des cultures – mêlés aux premières traces des futurs occupants – un terminal méthanier –, leurs voisins de métal à l’horizon. Il y a quelques photos protégées comme des souvenirs ou des relevés.
Ces empreintes d’animaux humains ont peu toujours les repérer, les enregistrer, les montrer. Elles ont la présence envoûtante et hermétique des indices. Mais entre ces traces éparses il n’y a pas d’histoire commune, pas d’histoire à dire. Il y a des dunes, des herbes hautes, de curieux monticules recouverts de lierre, le soleil qui se couche et se lève, le vent qui va et vient, la mer qui monte et qui descend.
La zone du Clipon est un paysage insignifiant. Insignifiant n’est pas quelconque. Nous sommes à Dunkerque, sur les terres de la table rase. Nous sommes en terre rase. Or en terre, sempiternellement quelque chose pousse, commence, croit, envahit, se retire, s’efface, s’envole, s’enfonce ; et recommence.
En terre il n’y a jamais une histoire écrite, décrite, réécrite. Il n’y a pas un temps, un blanc, un autre commencement. En terre, le mot « archive » est en prise avec quelque chose que nous ne savons pas décrire ni narrer, quelque chose qui n’est ni originaire ni autoritaire, qui est sans histoire, sans fin ni commencement, sans arkhê. C’est ce que nous appelons nature. Cela bouleverse quelque chose du mot archive. Les archives que veut fabriquer Renaud Duval sont des archives paysagères. Si, suivant Freud et Derrida, l’on conçoit que constituer une archive c’est toujours détruire les traces qui lui donnent lieu, si l’on accepte de penser que l’archive induit toujours un travail d’« anarchive » qui substitue un récit partageable à la mémoire vive, si tout ceci peut bien être décrit comme le méticuleux travail d’une pulsion de mort qui fait table rase du vécu au profit de l’histoire, alors peut-être l’on saisit plus justement l’entreprise dérisoire de Clipon archives. Car à la volonté d’archivage, la nature oppose imperturbablement et avec indifférence une pulsion de vie qui n’a pas de mémoire et dont on ne peut pas faire mémoire. Tandis que l’ arkhê sur laquelle se fonde l’archive désigne un pouvoir qui provient du fait d'être le premier, la nature détient une autre forme de pouvoir - kratos - qui provient du fait d'être fort. Ce pouvoir là on ne peut pas l’archiver, on ne peut qu’en être témoin, éventuellement ému. L’archive paysagère est donc une archive sans arkheïon (demeure des traces) ni arkhontes (interprètes des traces). Elle commande une sorte d’archéologie à l’envers qui ne découvre pas mais collecte, qui ne déchiffre pas mais montre, qui n’enquête pas mais dépiste, qui ne signifie pas mais signale, qui ne protège pas mais inquiète. Un verbe nous manque en français pour dire ce que fait Renaud Duval de ces lambeaux d’histoires sans parole livrés à la nature. Le verbe existe en latin : ainissesthai « dire à mot couverts », qui nous a donné le mot énigme.

Sabine Ehrmann – mars 2012



Berlin, nouvelle Rome ? Histoire et photographie
Par Marie Gaimard

Berlin, depuis la chute du mur, est l’objet d’une extraordinaire fascination en Europe. Actrice et témoin de l’histoire mouvementée du XXème siècle, la capitale allemande a conservé les nombreuses cicatrices de ses destructions et les vestiges de ses anciennes divisions. Aujourd’hui, on peut découvrir dans ses aspects les plus variés ses récentes et étonnantes métamorphoses. Considérée dorénavant comme une sorte de « nouvelle Rome », la ville de Berlin est saluée dans le monde entier pour sa vitalité et elle attire quantité d‘artistes, d’historiens, d’intellectuels ou tout simplement de touristes et de voyageurs.
Depuis 2005, Renaud Duval a régulièrement séjourné à Berlin. De visiteur curieux, il est peu à peu devenu un arpenteur assidu de la ville, traquant, avec l’acuité de son regard d’urbaniste, les multiples indices d’une longue histoire berlinoise. Il interroge ainsi la notion de mémoire où se sont inscrits les traces et les souvenirs, souvent douloureux, de multiples bouleversements. Les travaux photographiques de Renaud Duval allient en effet la vérité nue du document à une émouvante réflexion sur l’oubli. Berlin cristallise l’histoire de l’Europe. Le Berlin du XXIème siècle, ville de cicatrices, de cendres et de reconstructions, est un terrain d’études idéal pour les artistes et les intellectuels, où s’affrontent, quotidiennement, dans ses rues, ses places, ses monuments, ses musées, ses cafés et ses jardins, l’amnésie d’un présent insouciant et les souvenirs tenaces d’un passé oppressant mais nécessaire.
Renaud Duval témoigne de l’effacement de l’Histoire. Sa démarche met en lumière un étrange paradoxe : en prenant ces clichés des restes de Berlin, il s’agit d’immortaliser les vestiges d’un idéal, qui se crut immortel.
Bâtiments vides, objets recouverts de plastique, enfermés dans des cartons, archives stockées dans des armoires, les restes de Berlin-Est ne sont plus identifiables, reconnaissables du premier coup d’œil. L’abstraction visuelle se rapproche et symbolise le brouillage, l’enfouissement inéluctable de la mémoire et du souvenir. Renaud, en prenant ces photos, se garde bien de critiquer l’oubli : il dresse plutôt un constat inévitable et universel. Le passé d’une ville, comme le passé d’une âme, du fait de ses traumatismes, de ses destructions et de ses reconstructions, ne peut être conservé dans sa totalité. Subsistant à l’état de simples traces, qu’il est de plus en plus délicat d’interpréter, elles évoquent, à travers l’objectif de Renaud une sorte de vanité historique, et rappellent, selon le mot de Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles.
Si la mémoire est indispensable dans la constitution d’un être, d’une nation, d’une civilisation, il est question de veiller à sa justesse. Le philosophe Paul Ricoeur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli critique un déséquilibre constant de la mémoire : entre trop et trop peu, celle-ci oscille entre l’oubli et des commémorations qui n’échappent pas aux instrumentalisations politiques. Dans le cadre d’une nécessaire distance éthique, et au regard de l’historiographie, il s’agirait, pour Paul Ricoeur, de s’interroger sur la « juste mémoire ». Dans une dimension spatiale, les photographies de Renaud Duval posent, elles aussi, cette question de la « juste mémoire ». La gentrification de Berlin, la muséification d’un modèle social révolu ou la reconstruction, à l’identique, de bâtiments historiques détruits des années plus tôt, sont des phénomènes signifiants. Au-delà de l’émotion suscitée, une certaine distanciation peut nous aider à comprendre, avec sérénité, les enjeux réels de la mémoire dans l’écriture de l’histoire occidentale.

Marie Gaimard – 2011


Terrae Rasa
Par Sabine Ehrmann
(photographe, docteur en esthétique, enseignante formation Paysage à l'ENSAPL - École nationale supérieure d’architecture et du paysage de Lille -, chercheuse au LACTH - Laboratoire d’architecture Conception-Territoire-Histoire)

Clipon archives est un travail dérisoire. Dérisoire parce qu’il met en scène la documentation illusoire d’un espace insignifiant. Le Clipon n’a pas d’archive, n’est pas une archive. Comme dans d’autres espaces désaffectés, la mémoire ici zone et jonche, erre et repose ; sans autorité. Il y a là des vestiges de ce qui a été – des fermes et des cultures – mêlés aux premières traces des futurs occupants – un terminal méthanier –, leurs voisins de métal à l’horizon. Il y a quelques photos protégées comme des souvenirs ou des relevés.
Ces empreintes d’animaux humains ont peu toujours les repérer, les enregistrer, les montrer. Elles ont la présence envoûtante et hermétique des indices. Mais entre ces traces éparses il n’y a pas d’histoire commune, pas d’histoire à dire. Il y a des dunes, des herbes hautes, de curieux monticules recouverts de lierre, le soleil qui se couche et se lève, le vent qui va et vient, la mer qui monte et qui descend.
La zone du Clipon est un paysage insignifiant. Insignifiant n’est pas quelconque. Nous sommes à Dunkerque, sur les terres de la table rase. Nous sommes en terre rase. Or en terre, sempiternellement quelque chose pousse, commence, croit, envahit, se retire, s’efface, s’envole, s’enfonce ; et recommence.
En terre il n’y a jamais une histoire écrite, décrite, réécrite. Il n’y a pas un temps, un blanc, un autre commencement. En terre, le mot « archive » est en prise avec quelque chose que nous ne savons pas décrire ni narrer, quelque chose qui n’est ni originaire ni autoritaire, qui est sans histoire, sans fin ni commencement, sans arkhê. C’est ce que nous appelons nature. Cela bouleverse quelque chose du mot archive. Les archives que veut fabriquer Renaud Duval sont des archives paysagères. Si, suivant Freud et Derrida, l’on conçoit que constituer une archive c’est toujours détruire les traces qui lui donnent lieu, si l’on accepte de penser que l’archive induit toujours un travail d’« anarchive » qui substitue un récit partageable à la mémoire vive, si tout ceci peut bien être décrit comme le méticuleux travail d’une pulsion de mort qui fait table rase du vécu au profit de l’histoire, alors peut-être l’on saisit plus justement l’entreprise dérisoire de Clipon archives. Car à la volonté d’archivage, la nature oppose imperturbablement et avec indifférence une pulsion de vie qui n’a pas de mémoire et dont on ne peut pas faire mémoire. Tandis que l’ arkhê sur laquelle se fonde l’archive désigne un pouvoir qui provient du fait d'être le premier, la nature détient une autre forme de pouvoir - kratos - qui provient du fait d'être fort. Ce pouvoir là on ne peut pas l’archiver, on ne peut qu’en être témoin, éventuellement ému. L’archive paysagère est donc une archive sans arkheïon (demeure des traces) ni arkhontes (interprètes des traces). Elle commande une sorte d’archéologie à l’envers qui ne découvre pas mais collecte, qui ne déchiffre pas mais montre, qui n’enquête pas mais dépiste, qui ne signifie pas mais signale, qui ne protège pas mais inquiète. Un verbe nous manque en français pour dire ce que fait Renaud Duval de ces lambeaux d’histoires sans parole livrés à la nature. Le verbe existe en latin : ainissesthai « dire à mot couverts », qui nous a donné le mot énigme.

Sabine Ehrmann – mars 2012



Berlin, nouvelle Rome ? Histoire et photographie
Par Marie Gaimard

Berlin, depuis la chute du mur, est l’objet d’une extraordinaire fascination en Europe. Actrice et témoin de l’histoire mouvementée du XXème siècle, la capitale allemande a conservé les nombreuses cicatrices de ses destructions et les vestiges de ses anciennes divisions. Aujourd’hui, on peut découvrir dans ses aspects les plus variés ses récentes et étonnantes métamorphoses. Considérée dorénavant comme une sorte de « nouvelle Rome », la ville de Berlin est saluée dans le monde entier pour sa vitalité et elle attire quantité d‘artistes, d’historiens, d’intellectuels ou tout simplement de touristes et de voyageurs.
Depuis 2005, Renaud Duval a régulièrement séjourné à Berlin. De visiteur curieux, il est peu à peu devenu un arpenteur assidu de la ville, traquant, avec l’acuité de son regard d’urbaniste, les multiples indices d’une longue histoire berlinoise. Il interroge ainsi la notion de mémoire où se sont inscrits les traces et les souvenirs, souvent douloureux, de multiples bouleversements. Les travaux photographiques de Renaud Duval allient en effet la vérité nue du document à une émouvante réflexion sur l’oubli. Berlin cristallise l’histoire de l’Europe. Le Berlin du XXIème siècle, ville de cicatrices, de cendres et de reconstructions, est un terrain d’études idéal pour les artistes et les intellectuels, où s’affrontent, quotidiennement, dans ses rues, ses places, ses monuments, ses musées, ses cafés et ses jardins, l’amnésie d’un présent insouciant et les souvenirs tenaces d’un passé oppressant mais nécessaire.
Renaud Duval témoigne de l’effacement de l’Histoire. Sa démarche met en lumière un étrange paradoxe : en prenant ces clichés des restes de Berlin, il s’agit d’immortaliser les vestiges d’un idéal, qui se crut immortel.
Bâtiments vides, objets recouverts de plastique, enfermés dans des cartons, archives stockées dans des armoires, les restes de Berlin-Est ne sont plus identifiables, reconnaissables du premier coup d’œil. L’abstraction visuelle se rapproche et symbolise le brouillage, l’enfouissement inéluctable de la mémoire et du souvenir. Renaud, en prenant ces photos, se garde bien de critiquer l’oubli : il dresse plutôt un constat inévitable et universel. Le passé d’une ville, comme le passé d’une âme, du fait de ses traumatismes, de ses destructions et de ses reconstructions, ne peut être conservé dans sa totalité. Subsistant à l’état de simples traces, qu’il est de plus en plus délicat d’interpréter, elles évoquent, à travers l’objectif de Renaud une sorte de vanité historique, et rappellent, selon le mot de Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles.
Si la mémoire est indispensable dans la constitution d’un être, d’une nation, d’une civilisation, il est question de veiller à sa justesse. Le philosophe Paul Ricoeur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli critique un déséquilibre constant de la mémoire : entre trop et trop peu, celle-ci oscille entre l’oubli et des commémorations qui n’échappent pas aux instrumentalisations politiques. Dans le cadre d’une nécessaire distance éthique, et au regard de l’historiographie, il s’agirait, pour Paul Ricoeur, de s’interroger sur la « juste mémoire ». Dans une dimension spatiale, les photographies de Renaud Duval posent, elles aussi, cette question de la « juste mémoire ». La gentrification de Berlin, la muséification d’un modèle social révolu ou la reconstruction, à l’identique, de bâtiments historiques détruits des années plus tôt, sont des phénomènes signifiants. Au-delà de l’émotion suscitée, une certaine distanciation peut nous aider à comprendre, avec sérénité, les enjeux réels de la mémoire dans l’écriture de l’histoire occidentale.

Marie Gaimard – 2011