Libération
(12 juillet 2013)

«Panorama 15», continents sous vide
Critique Image. Les étudiants du Fresnoy exposent des paysages irréels.

Grautag Records : musique pour jour gris. Le label lancé par l’artiste Nicolas Moulin, extension sonore de son travail plastique, est la bande-son adéquate pour «Panorama 15», l’exposition des œuvres de fin d’année réalisées par les étudiants du Fresnoy, studio national des arts contemporains à Tourcoing (1).

Dystopiques Professeur invité, l’artiste exilé à Berlin décrit sa collection de disques comme «une sorte de psychédélisme en noir et blanc, généré par le sentiment de vide qui vous submerge, par exemple quand vous avez manqué votre train et que vous attendez sur la plateforme le suivant». Pour l’exposition, celui qui a vidé (virtuellement) Paris présente une nouvelle série de six photos grand format intitulées Grüsse aus («le bonjour de…») : tours bétonnées se dressant dans des paysages dépeuplés, no man’s land post-apocalyptiques où ne subsistent que d’immenses constructions abstraites, qui contrastent avec la formule chaleureuse des cartes postales dont l’artiste fait collection.

Les images sont des reconstructions, photographies truquées et paysages hybrides qui font douter de ce que l’on regarde.

«Ces architectures futuristes appartiennent à un passé, aux rêves modernistes inachevés. Elles deviennent des souvenirs implantés dans des rêves d’avenir tombés en obsolescence. Des cartes postales spectrales expédiées depuis l’autre monde», décrit l’artiste, qui a accompagné ses paysages dystopiques de l’édition d’un nouveau disque, Neukalm, composé par Christian Vialard.

De même qu’une étrange quiétude émane de ces vestiges vides, l’exposition tout entière baigne dans ce climat mélancolique. Les installations interactives qui proliféraient l’an dernier (donnant l’illusion qu’on pouvait agir sur les événements) ont fait place à la contemplation. Une sorte de latence, de calme sourd avant la tempête… ou le déluge.

Car d’eau il est question dans de nombreuses œuvres. Dans les paysages photographiques légèrement surréels de Renaud Duval, qui submerge les côtes normandes et néerlandaises, anticipant une élévation du niveau de la mer. Ou dans l’imposante cuve de 5 000 litres d’eau, brassée, mélangée avec des éléments prébiotiques et des lambeaux flottants de plastique… L’installation laborantine d’Hicham Berrada imite les processus naturels, dans l’espoir qu’émerge de cette «marmite spéculative» quelque organisme vivant, dans l’attente d’une hypothétique re-création.

Equation Elsa Fauconnet fait dériver un touriste hébété dans la moiteur tropicale d’un complexe aquatique implanté sur une ancienne base militaire soviétique enneigée, près de Berlin. Le film sur ce paradis artificiel sous cloche est assorti d’un ensemble d’orchidées en pot, symboles d’exotisme kitsch. L’artiste interroge avec ce curieux assemblage «ces lieux de virtualité qui font naître un sentiment de manque, sans qu’on sache ce qui a été réellement perdu».

Gaëtan Robillard se focalise lui sur le mouvement de la vague. Un logiciel calcule les trajectoires de millions de particules s’écrasant sur les côtes d’une île modélisée en 3D. Nature mise en équation, quantifiée. Dans leur livre consacré aux Big Data (données de masse), Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier alertent sur cette «mise en données accélérée du monde», censée nous permettre d’anticiper l’avenir. Le visiteur est d’ailleurs invité à nourrir la boîte noire vorace qu’est Internet, nouveau dieu omniscient logé dans les serveurs des datacenters, tel celui mis en scène par Félix Ramon dans son installation Internet est éternel qui bruit de toutes ces contributions.

A rebours de la tentative de Google de numériser le moindre recoin de la planète, Pauline Delwaulle propose, elle, de «vider le monde», via une carte complètement blanche, où seuls apparaissent les lignes de côtes et parfois un nom de lieu (lac à la truite, lac rond, lagon perdu…). Présentée sur une table tactile, elle invite à se perdre. «C’est dans le blanc des cartes que sont nés les désirs d’exploration», rappelle-t-elle.

par Marie Lechner



Mouvement.net
(publié le 18 juin 2012)

Entre absence et présence

Au Fresnoy, école-laboratoire de création, étudiants et artistes, cinéastes et théoriciens confirmés s'assemblent autour d'outils techniques et de moyens de production. Tous les ans, les œuvres réalisées au sein de cette constellation sont exposées dans un « Panorama ». Cette année, au Panorama 14, l'attrait du technologique a produit des pièces impressionnantes mais peu signifiantes.

Choisi pour concevoir l'exposition, Benjamin Weil est connu en France pour sa direction artistique du projet de la Hbox d'Hermès, il est actuellement directeur de la Fondation La LABoral en Espagne. Son parti pris a été d'ouvrir l'espace, de sortir du modèle de la black box pour faire coexister les pièces sans les isoler. Une obscurité générale immerge Panorama 14 et plonge le spectateur dans un état d'errance, sans parcours prédéfini. Seules les variations lumineuses et sonores le guident. Elles l'engagent à circuler parmi les images en choisissant sa position, elles l’invitent tantôt à se placer en retrait, tantôt à s'impliquer au sein de dispositifs interactifs.

Regards aveugles

Ceux-ci ne sont pas toujours très convaincants, certains reprennent les codes des jeux vidéos sans échapper à un fonctionnement trop littéral. C’est le cas de Tempo Scaduto de Vincent Ciciliato, malgré des images d'archive très fortes qui nous plongent dans le contexte de la mafia de Palerme en Sicile. L'installation autour de Tarnac de Joachim Olender, confronte la déception d'un parcours filmé dans un village où rien ne vient évoquer l'affaire, à la reconstitution des faits au sein d'un jeu vidéo créé à partir des décors réels. En dépit de l’allure suspecte des jeunes et d'un grand nombre de policiers, il ne se passe rien, de sorte que le spectateur ne peut intervenir à son tour. Que l'on cherche à l'immerger dans le réel par une approche documentaire ou par une reconstruction virtuelle, le spectateur n'en reste pas moins à distance, observateur impuissant d'un emballement politico-médiatique qui le renvoie à la difficulté d’opérer son propre jugement face à une information brouillée et manipulée.

Mémoire impossible

Plusieurs œuvres interrogent la capacité de l'image à produire de la mémoire. Aurélien Vernhes-Lermusiaux filme un îlot abandonné au large de Nagasaki quarante après l’explosion atomique et le reconstruit à partir des rares éléments qui ont résisté. En dupliquant les murs restés debout ou les fenêtres toujours en place, il fabrique une ruine et la peuple de fantômes récupérés sur des photographies d'archive. L'entreprise fastidieuse ne propose ni retour en arrière ni projection dans le futur, impossible dans un lieu irradié, elle se contente de rendre perceptible un état présent en l'animant de l'imaginaire pour pallier l'oubli. Renaud Duval, lui aussi, procède à un questionnement de l'archive comme processus de mémoire à partir de dunes autour de Dunkerque (Clipon archives). La photographie, comme la vidéo, place le spectateur face à une absence de traces, à ces tentatives dérisoires d'évoquer ce qui n'est plus à partir de ruines recouvertes de lierres, de débris d'origine confuse, ou d'une longue immersion temporelle en plan fixe qui n'amène rien d'autre qu'une marée prévisible, l’arrivée de la brume et la tombée de la nuit.

Présences musicales

Les seuls documents susceptibles de donner à voir ce qui n'est plus, des négatifs pris par un particulier avant la destruction du lieu, sont accrochés dans leur pochette sans être tirés. Le récit que fait la chanteuse Françoiz Breut nous immerge dans une ambiance et rend palpable la poésie des lieux, l'attrait nostalgique dont rayonnent aussi les photographies prises à la chambre, mais sans que cette expérience esthétique de la ruine n'engage le spectateur ailleurs que dans un repli subjectif. Le parcours peut s'achever sur une installation sonore qui réunit une vingtaine d'enceintes d’époques différentes, chacune incarnant un instrument. Ses mouvements en activent certaines enceintes, en règlent le volume : l'interactivité place le spectateur en position de chef d'orchestre et lui offre l'impression enveloppante d'être au cœur de la musique.

Chaque année Panorama se prolonge par une programmation cinéma. D'un premier visionnage parcellaire, nous retenons Jeanne de Dania Reymond, version contemporaine et transposée au sein d'un hôpital psychiatrique du procès de Jeanne d'Arc. Le film tire sa force de l'interprétation de ses personnages, que la caméra les filme au plus près de leurs visages, et de la froideur religieuse du lieu, des murs, des couloirs et des draps dans lesquels Jeanne s'enfonce résolument.

par Mathilde Roman



Art Press
(juillet 2011)

56e Salon d'art contemporain (compte rendu)

Cette année encore, la Fabrique de Montrouge, espace industriel de 3 500 m2 , accueillait l'un des rares salons d'art contemporain français où sont présentés des artistes émergents d'une moyenne d'âge de trente ans. Chacun bénéficiait d'un module d'exposition individuel de 20 m2 environ. Un espace plus confortable était réservé aux deux invités de cette session : l'Ecole nationale supérieure de la photographie et Jean-Yves Jouannais, écrivain, historien de l'art et commissaire d'exposition.

L'Ecole d'Arles a pris le risque d'exposer huit étudiants de 3e année, non encore diplômés. Parmi eux, notons le travail en cours de Renaud Duval sur Berlin, notamment ses incroyables photographies de l'aéroport de Tempelhof ou de l'entrepôt qui abrite les fournitures du Palais de la République. Vestiges d'une autre époque. L'invité d'honneur, qui "de plus en plus lui-même en train de devenir artiste (…) à la croisée du visuel, du littéraire et du performatif" (cf. le dossier de presse), proposait un projet savant : la Lalangue de ta mémère. L'idée lui a été inspirée par Nathalie Bles : échanger les livres de sa bibliothèque contre des livres de guerre. Le projet s'inscrit dans la continuité de l'Encyclopédie des guerres, manifestation présentée régulièrement au Centre Pompidou. Dans son espace échangiste(sic), Jouannais présentait cinq artistes femmes : Nathalie Bles bien sûr, mais aussi Marie Sommer, Hakima El Djoudi, qui a réalisé des origamis de petits soldats à partir de billets de banque, Camille Henrot qui présentait une vidéo ayant pour thème un cimetière d'armes américaines dans un lagon du Pacifique Sud, et Faustine Cornette de Saint-Cyr.

Quant au Salon, voici quelques chiffres : sur 1 800 dossiers, quatre-vingt-deux ont été sélectionnés par un Collège critique constitué de dix-sept journalistes, historiens et commissaires d'exposition. Les artistes retenus sont issus de vingt-trois départements français, ainsi que de la Belgique, de l'Ecosse et des Pays-Bas. Trente-sept artistes sont des femmes. On note seulement trois duos : Hagard, le Quartier général, et les Frères Ripoulain formés à l'université Rennes II. Plus de vingt artistes sont diplômés de l'Ecole des beaux-arts de Paris, cinq artistes seulement ont une formation universitaire. Sylvie Sauvageon, qui présente une intéressante caravane dessinée au crayon de couleurs à l'échelle 1 et des dessins encadrés en "libre service", est diplômée de la faculté d'Aix-en-Provence. Relevons également les peintures ténébreuses de Marion Auburtin, et, dans un registre plus humoristique, la chaîne graphique inventée par Xavier Antin : alignées, quatre imprimantes de bureau (stencil, alcool, laser et jet d'encre) impriment chacune une couleur. Le résultat, forcément imparfait, est une contre-performance, ce qui est intéressant à l'ère de l'auto-édition, et de la valorisation obligatoire des connaissances… Le Grand Prix a été attribué à Clément Cogitore, formé à l'Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg puis au Fresnoy.

par Carole Boulbès